....Tout a commencé il y a trois semaines. Nous recevions une injonction du haut commandement Bénouvillais. Nous étions enjoints à faire le déplacement vers une nouvelle ligne de front : Épron. Lantheuil, Pierrepont, Buron, Démouville, Diên Biên Phu. Ces mots raisonnaient encore dans nos têtes, et le passé éthylique que ces mots connotent indéniablement nous rappelait cet incessant entrechoquement de bouteilles, le tintement des verres, les tirs d'obus. J'appris par la suite que mes valeureux frères d'arme, les soldats
Q* et
Pj*, étaient eux aussi appelés au combat. Après un bon [Il l'était. Je le jure] couscous décongelé avec amour, nous partâmes nous fournir en munitions, chez le fournisseur universel qui pratique un seul et unique prix, c'est du moins ce que son nom est sensé vouloir évoquer. Nous nous sommes alors dirigés vers notre
QG* [Ahah je m'aime, cette appellation tombe à pic] afin de planifier l'attaque, par le biais d'un court briefing. Un briefing qui se révelera d'ailleurs inutile car une amnésie généralisée gagnera le bataillon. Il est bientôt l'heure de partir, les derniers préparatifs sont en cours : le soldat
Paterson passe au rituel de la
tonte comme n'importe quel soldat qui se respecte, un petit kyr et la clope de l'avant combat, pour se donner du courage avant l'enfer du feu [Non, je n'exagère qu'à peine]. La tonte s'accompagnera de la découverte du premier cheveux blanc du soldat Paterson, un véritable choc. « Now, you know how it feels » lui disais-je, m'astiquant le canon... le canon 5.56mm de mon M-16, bien sûr. Une omelette dans le ventre [Elle était très bonne mon omelette, il paraît], nous partons en direction du champ de bataille. Notre point de chute se situe au Nord de Caen. Où ? Nous ne le savons pas vraiment, pour tout vous dire. Notre section s'enfoncait lentement dans la pénombre du bocage normand, en formation s'il vous plaît. Une famille d'autochtones malgaches, par pitié de nous voir ainsi dans la nuit, nous héberge le temps de quelques heures. Nous reprenions alors la route du front, un peu plus au nord, au niveau du
38e parallèle.
....Le soldat
Pjärrusch ordonna une pause lorsque nous arrivions près de notre objectif. Nous étions tous trois en train de faire diminuer la pression de nos vessies respectives lorsqu'une silhouette s'avanca vers nous. Surpis, j'ai même personnellement très légèrement fait sur ma rangers. Ce sont des choses qui arrivent dans le noir, personne n'est parfait mes amis. « Vous aussi vous allez chez
Laura? » à traduire par « Vous aussi vous allez au front? » [Pour rester dans le contexte] dit alors une voix féminine. Peut-être était-ce un ennemi, peut -être était-ce un patrouilleur Viêt Minh qui allait nous lancer des flechettes empoisonnées avec de la fiente humaine ! Mais non, rien de tout cela. C'était une certaine
Cécile [Merci Maroute], qui elle aussi cherchait désespérement, ou presque, son chemin dans l'obscurité. Elle nous aura fait profiter de son fabuleux sens de l'orientation féminin pour nous envoyer où ? Dans la mauvaise direction bien sûr ! Quelle idée de faire confiance à une femme en pleine situation de crise, vraiment ! Où avions nous la tête, je vous le demande... Nous aurions mieux fait de nous fier à notre ouïe et de suivre les déflagrations de tirs de mortier de 55. Croisant un autre bataillon qui lui aussi convergeait vers le front, nous étions enfin sortis de ce bourbier et étions finalement en mesure de partir nous battre.
....Arrivés sur place, après être passés sur un haricot à lumières flashy bleues et sous une ligne à haute tension grésillante, nous constations que nous n'étions point les seuls à vouloir participer à la bataille [En même temps, on allait pas faire la guerre seuls, on s'en doutait un peu]. « Vous vous faites chier ? » « Non ! C'est simplement que nous attendons avec impatience l'heure de la bataille ! Ah'ah ».
Un apérispliff plus tard, nous étions en route vers le lieu de notre mort, une mort qui nous était promise, ou presque. Le convoit s'étendait sur une trentaine de mètres. Chacun transportait son lot de munitions sous le bras, certains commencaient déjà à taper dedans, histoire de se réchauffer. Le convoit arrive finalement à destination : une grande praire avec des buts, et des lignes blanches. Ils appellent ça "un stade", là bas, au Viêt Nam. L'herbe est humide... je n'aime pas cela. Lorsque ma main frôle ces brins d'herbe, et que ces légères gouttes de rosée ruissèlent le long de mes doigts, comme le sang de mon defunt frère d'arme, le sergent Jackson, qui mourut dans mes bras au terme d'atroces souffrances sur les dunes d'Omaha Bitch... Un nom qui lui vaudra le célèbre surnom d'«
Omaha la salope » comme chacun le sait. L'ennemi reste invisible, le Viêt Minh manifeste une nette préférence pour l'action nocturne : il reste terré dans ses galleries le jour, et sort furtivement la nuit. Nous étions en train de tirer nos premières cartouches, lorsqu'un groupe isolé décida de s'en prendre à des biens immobiliers abandonnés, au risque de nous faire repérer. On ne croyait pas si bien dire.
....Ainsi, quelque minutes plus tard, notre jolie soldate scandinave de la légion étrangère, ladite Lieutenant
Sofia, revenait en courant de sa pause pipi tout en répétant ces mots : « Courez ! Courez ! Y a les flics ! » à traduire par « Courez ! Ils sont là ! Ce sont les Viêt Minhs ! Ils approchent ! » pour les besoins du récit. L'ensemble du bataillon se précipita alors à grandes enjambées se réfugier dans le résidu de bois qui se trouvait en face de nous. Une végétation très dense et humide qui se composait d'une population très disparate d'arbres et de buissons, rien de tel pour se faire griller ! Quelques secondes après la fin de cette première course, un véhicule ennemi approcha, lentement. Puis une succèssion de lumières très
Funky... Les phares deviennent rouges, puis soudainement blancs. Et moi, en tant que conducteur chevronné de jeeps américaines, et par une réflexion logique très poussée : « Mon dieu ! Ils font marche arrière ! ». Dès lors, on a pu discerner en une fraction de seconde deux types de réactions radicalement opposés parmi nos hommes. D'une part, un groupe qui décida de prendre la fuite vers la droite, totalement à découvert, en pleine prairie, comme de joyeux lapinous gambadant, s'exposant par conséquent à un tir à vue de l'ennemi nous pourchassant [C'était l'option la plus débile des deux, et c'est pour cela que c'est celle-ci que j'ai choisi, seul soldat parmi les soldates]. D'autre part, nous avions un autre groupe qui lui a décidé de rester caché dans les fourrés.
....Pendant ce temps là, nous étions soumis à un terrible interrogatoire des Viêt Minhs, auquel notre soldate scandinave aura su répondre avec brillot, les entubant avec succès. Puis, le soldat
Claire* [rendue célèbre par ses rangers à 2¤ et son
incontinence] arriva, escortée par deux Viêt Minhs, un terrible air déçu se dessinait sur son visage, et pour cause, elle se pensait introuvable, blottie entre ces deux buissons bien dodus. Pendant ce temps là, l'autre section, isolée dans la dense jungle, profita de notre fuite, qui du coup devenait une formidable diversion, pour s'enfuir à leur tour, en direction d'un champ alentour, afin de s'y réfugier, et de s'y dissimuler dans l'obscurité que ce dernier procure. Sur la route, le soldat Maroute rencontra une embûche de taille : trébuchant, et se retrouvant le nez dans la boue, elle a été prise d'un réflexe éthanolique. En effet, elle se mit à
nager dans la
boue. Non, vous n'avez pas mal lu, c'est bien ce qu'elle a fait, et je ne me garderai point de le répéter : soldat
Maroute a nagé désespérément dans la boue, et ce dans l'espoir de réchapper à la terrible contre-offensive des jaunes d'oeufs. La terreur du front produit certains effets pour le moins suprenants. Le soldat Pjärrusch, un dissident de la fuite qui emprunté intelligemment la direction du lieu du crime, arriva bien après tout le monde, après avoir passé l'épreuve de la fouille du sac avec succès, ses munitions étant dissimulées bien au fond de son packtage de soldat. L'ennemi collecta les munitions que nous avions perdues [jetées volontairement ?] lors de notre folle déambulation, en disant cette terrible phrase qui restera un véritable choc pour chacun de nous : « Eh bah, on fait les
courses ! » ['Foirés de Viêts].
....Après plusieurs jours d'interrogatoires individuels, après avoir été soumis à la torture, à l'humiliation publique, et j'en passe des vertes et des pas mûres, nous étions libérés, écorchés vifs dans la chair et dans l'âme. Nous rentrions "
broncouilles".En gros, comme des grosses brêles. Postés provisoirement devant notre base originelle, nous passions un appel radio à l'autre section pour leur dire que la voie était désormais libre. Avant de partir, nous accomplissions notre BA quotidienne, je cite : « Nous avons protégé ce monde de la fécondation d'un ovule, et ainsi de la naissance d'un sale gamin de plus qui aurait mené notre planète à sa perte ».
....Ici s'arrêtait notre mission. Il était maintenant temps de rentrer à la maison. Embrasser sa femme, frotter la touffe de son petit champion [
Bobby qu'il s'appelle toujours], embarquer avec ce dernier dans ce gros pick-up qui pue, mais qui en même temps vous tient tant à coeur, bien plus encore que votre sale gamin et que cette grosse truie qui vous sert de femme et qui vous gave de cookies. Tout ça pour admirer votre Bobby rester planté comme un poirot sur le banc de touche de son équipe, à son match de baseball. Ceci n'est en aucune manière une critique du modèle américain. Une pause en pleine nuit au beau milieu du rond point du débarquement, un bout de terre inaccessible en journée. On s'y sentirait presque privilégiés.
Maintenant vous pourrez dire : «
J'y étais ».
Le Viêt Nam, ça vous gagne.